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Le bateau, la montagne, les lignes qu'on skie jusqu'à la mer

Ski de randonnée · Spitzberg, Svalbard · Récit d'expédition


Le canot pneumatique nous a déposés au pied de la face un peu après le déjeuner, moteur au ralenti sur une eau noire et parfaitement lisse. Personne ne parlait. On a chaussé là, sur une bande de neige dure qui descendait jusque dans le fjord, à un mètre à peine du bord. Derrière nous, la goélette Noorderlicht mouillait dans l'anse, ses deux mâts nus contre un ciel qui, à cette latitude, ne s'éteindrait plus avant des semaines. Devant nous, la pente montait vers une croupe effilée, propre, sans une trace. C'est cet instant précis que j'essaie de raconter aux gens quand ils me demandent ce qu'on skie, au Spitzberg. Pas un panorama. Ce moment-là, les peaux qui accrochent, la mer dans le dos, la ligne encore vierge au-dessus.


un skieur debout au pied d'une face enneigée, skis chaussés au bord du fjord, le canot pneumatique s'éloignant vers une goélette à l'ancre dans un fjord calme
Chaussage au bord du fjord — la neige commence là où la mer s'arrête.

Une île sans routes, une montagne qui touche la mer


On arrive au-delà du 78ᵉ parallèle nord — le Spitzberg, l'île principale de l'archipel du Svalbard, blanche jusqu'au rivage. La première chose à comprendre, avant même de parler de neige, c'est qu'ici on ne roule pas. En dehors des rares localités, il n'y a pas de route, pas de télésiège, pas de parking au pied des pistes. Rien. Pour atteindre les montagnes, on passe par la mer — et c'est ce fait tout bête qui change absolument tout dans la manière dont on skie.


Une descente ne s'arrête donc jamais à un parking. Elle s'arrête à la mer. On grimpe depuis le rivage, on redescend jusqu'au rivage, et le bateau ou le canot vous récupère en bas, exactement là où la neige rencontre le fjord. Je skie depuis plus de vingt ans dans des endroits que j'aime, et je peux compter sur les doigts d'une main les terrains où ça se vérifie : une descente pleine, du sommet à la mer, sans jamais croiser une route.


L'archipel est largement recouvert de glaciers — l'Institut polaire norvégien en tient la cartographie de référence — et ces glaciers, on les remonte en peaux au matin, on les traverse pour aller chercher une face restée à l'ombre, puis on les redescend jusqu'à la mer.


vue large d'un fjord du Spitzberg, montagnes enneigées plongeant directement dans la mer, aucune trace humaine visible
Kongsfjorden— nulle part une route, nulle part une trace ; l'accès se fait par la mer.

Le bateau choisit le chemin, pas la carte


Chaque matin, l'itinéraire se décide par la mer. La Noorderlicht, notre goélette de 1910 à coque acier, sert de camp de base mobile : elle avance là où la glace, la météo et le terrain le permettent, d'Isfjorden jusqu'aux abords de Ny-Ålesund. On ne coche pas des cases sur une carte préparée trois mois plus tôt. On regarde ce que l'archipel offre ce jour-là, on lit la banquise, on choisit une anse, et on jette l'ancre au pied de la face qui a la meilleure neige.


Ça, aucune station ne peut le proposer. Le programme suit le bon ski, pas l'inverse. J'ai raconté ailleurs à quoi ressemble une semaine complète à bord, avec le rythme des journées et la vie sur le pont ; ici, je reste au ras de la pente.


On grimpe en peaux, entre 800 et près de 1 000 mètres


Voilà le cœur de la journée. Peaux collées, on chausse au bord du fjord et on monte. Selon la face, on avale entre 800 et près de 1 000 mètres de dénivelé, sur des sorties de quatre à six heures peaux sous les skis. La montée en peaux, c'est le silence — le crissement régulier des peaux sur la neige, le souffle, rien d'autre. Pas de moteur, pas de foule, souvent pas une seule autre cordée à l'horizon.


Le terrain change au fil des jours. Un matin, une croupe effilée qui serpente vers un sommet, avec le fjord des deux côtés. Le lendemain, une grande face ouverte, large, où l'on peut poser des courbes énormes. Puis un glacier bosselé qu'on traverse pour aller chercher une combe cachée. La formule qu'on emploie entre nous résume bien la chose : toutes neiges, tous terrains. On s'adapte à ce qui se présente.


Ce n'est pas du ski qu'on prend à la légère. C'est du hors-piste arctique exigeant, encadré du début à la fin — jamais seul face à l'Arctique. Si vous voulez savoir précisément ce qu'il faut avoir dans les jambes, j'ai écrit un article franc sur le niveau attendu pour ce genre d'expédition.


file de skieurs en montée en peaux, en enfilade sur une pente enneigée dominant un fjord gelé, sommets du Spitzberg en arrière-plan
Montée en peaux au-dessus du fjord gelé — le seul bruit, c'est celui des peaux qui accrochent.

Plus de nuit — c'est l'orientation qui commande


Fin mai, le soleil de minuit efface la nuit — et ça pose une question de terrain qu'on rencontre rarement ailleurs. Puisque le soleil ne se couche pas, l'heure ne dit plus grand-chose de la neige. Ce qui compte, c'est l'orientation de la pente et le temps que le soleil a passé dessus. Une face nord garde son grain froid longtemps ; une pente sud transforme et devient lourde plus tôt. On skie quand la pente est bonne, pas quand la montre le dit.


C'est là que l'expérience du terrain compte le plus. On lit la neige, on lit le ciel, on surveille la stabilité du manteau. Pour la Norvège — Svalbard compris — les bulletins de Varsom, le service norvégien d'alerte avalanche, font partie de la lecture quotidienne, en plus de nos propres observations sur place. La sécurité, ici, n'est jamais un slogan : c'est une manière de choisir la pente, l'orientation et l'heure. (Pour la question des ours — bien réelle — j'y ai consacré un article entier.)


Et la descente file jusqu'au fjord


C'est le moment que tout le monde vient chercher. Au sommet, on décolle les peaux, on range, on regarde une dernière fois la ligne. Puis on lâche.


La pente déroule sous les skis, personne devant, la trace pour vous seul, et en contrebas le fjord qui grandit à chaque courbe. On ne s'arrête pas à mi-hauteur pour rejoindre une route : la descente va jusqu'à la mer. On finit là où l'on a chaussé le matin, sur cette bande de neige au bord du fjord, le canot qui remonte du bateau pour venir vous prendre. Faire une descente entière, du sommet à la mer, sur une neige que personne n'a touchée, avec la mer noire au bout des spatules — c'est exactement pour ça qu'on fait douze heures de voyage jusqu'au 78ᵉ parallèle.


Notre goélette embarque douze skieurs au maximum, encadrés par quatre professionnels de la montagne. Pas une foule. Une petite cordée qui se répartit les faces, avec de la place pour tout le monde. Vous pouvez voir les dates et le déroulé complet sur la page de l'expédition ski-voile au Spitzberg.


skieur en pleine descente sur une grande face ouverte immaculée, courbe de neige soulevée, fjord bleu-noir visible en bas de pente
La ligne descend droit vers la mer — pas de parking, pas de route, juste le fjord au bout.

Le soir, le grand silence


Quand le canot vous ramène à bord, le chef a déjà quelque chose sur le feu. On sèche les affaires, on refait les lignes du jour, et certains cèdent au rituel du plongeon dans l'océan glacé — trente secondes qui remettent les idées en place. Autour, le silence polaire, épais, que rien ne vient couper. Depuis le pont, au fil des jours, on aperçoit le morse allongé sur la banquise, l'ours au loin, parfois le souffle d'une baleine dans l'anse. On les regarde de loin, avec le respect qu'ils imposent.


pont de la goélette au soir, skieurs attablés dehors sous une lumière basse et dorée de soleil de minuit, matériel de ski appuyé au bastingage
Fin de journée sur le pont — la lumière ne baisse pas, le silence, si.

En bref


  • · Île du Spitzberg, archipel du Svalbard, au-delà du 78ᵉ parallèle nord

  • Quand · Fin mai, sous le soleil de minuit

  • Accès aux pentes · Par la mer — débarquement au pied des faces, chaussage au bord du fjord

  • La journée · Montée en peaux de 4 à 6 h, dénivelés de 800 à près de 1 000 m

  • Le terrain · Croupes effilées, grandes faces ouvertes, glaciers — toutes neiges, tous terrains

  • La descente · Souvent pleine, du sommet jusqu'au fjord

  • Le groupe · 12 skieurs maximum, 4 professionnels de la montagne, camp de base flottant


Questions qu'on me pose


On skie quoi, concrètement, au Spitzberg ?


Du ski de randonnée arctique : on remonte en peaux des faces qui vont de la croupe étroite à la grande pente ouverte, avec des glaciers à traverser, et on redescend souvent jusqu'à la mer. Dénivelés de 800 à près de 1 000 mètres par sortie.


On descend jusqu'à la mer, pour de bon ?


Oui. Comme il n'y a ni route ni remontée, la descente ne s'arrête pas à un parking : elle file jusqu'à la mer, et le canot vous récupère au bord du fjord, là où la neige finit.


Quel niveau de ski ?


Un bon niveau de hors-piste : être à l'aise sur toutes neiges en terrain varié, avec la caisse pour quatre à six heures de montée. C'est exigeant, mais encadré du début à la fin. Le détail est dans notre article sur le niveau.


Faut-il savoir naviguer ?


Non. La goélette et sa manœuvre sont l'affaire de l'équipage. Vous êtes là pour skier ; le bateau, lui, choisit le chemin.


Quel matériel prévoir ?


Matériel de rando classique (skis, peaux, couteaux) et le quatuor de sécurité : DVA, pelle, sonde, airbag. On affine la liste avec chaque participant avant le départ.


Boris Malesset, fondateur de PowderWeGo, professionnel du ski hors-piste depuis 2001, a mené cette expédition au Spitzberg. Pour construire votre semaine sur mesure, écrivez-nous — on part de vos envies et de votre niveau.


Envie de skier du sommet jusqu'au fjord ? Découvrez l'expédition ski-voile au Spitzberg ou parlez-nous de votre projet.


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