Cinq heures du matin à Niseko, la neige n'a pas cessé
- Boris Malesset

- 23 juil.
- 6 min de lecture
Le premier signe, ce n'est pas le réveil. C'est le silence. Ce silence particulier, ouaté, qui tombe quand il a neigé toute la nuit et que le monde dehors s'est enveloppé de trente centimètres frais. Je repousse le shoji, je colle mon front à la vitre froide. Sous la lueur d'un lampadaire, les flocons descendent encore, droits, serrés, sans un souffle de vent. Le toit de la maison d'en face a disparu sous une couette blanche. En bas, une voiture n'est plus qu'une forme arrondie.
Je connais cette scène par cœur depuis 2001, et elle me fait toujours le même effet dans la poitrine. Aujourd'hui, ce sera une belle journée.

Le café, la fenêtre, et le mont Yotei qui se découvre
Le petit-déjeuner se prend sans hâte. Thé vert brûlant, riz, un peu de poisson, et par la baie vitrée, le ciel qui commence à pâlir. Vers sept heures, la chute faiblit. Et là, comme un rideau qui se lève, le mont Yotei apparaît en face — ses 1 898 mètres, sa silhouette de cône parfait qu'on surnomme le Fuji d'Hokkaidō. Il est saupoudré de frais jusqu'au pied. Autour de la table, personne ne dit rien. On regarde.
Ce froid-là, sec et stable, c'est lui qui fait tout. En janvier, le thermomètre traîne entre −12 et −4 °C, souvent autour de −10, et il ne bouge pas. L'air polaire sibérien traverse la mer du Japon, se gorge d'humidité, puis se décharge sur Hokkaidō en une neige d'une légèreté qui déroute la première fois. Je ne vais pas vous refaire le cours de météo ici — j'ai raconté ailleurs pourquoi ces semaines de janvier sont si généreuses. Sachez juste que ce matin, dehors, la neige est aussi sèche que de la farine.
Neuf heures moins le quart. On boucle les sacs. DVA, pelle, sonde — le rituel, vérifié un par un, à voix haute. On enfile les skis larges devant la porte. Trois minutes de marche et on est au pied des pentes.
Franchir la porte, entrer dans le blanc
Les remontées nous montent en haut d'Annupuri. Le vent d'altitude a effacé les traces de la veille : tout est vierge, uniforme, une page blanche. Au bord du domaine balisé, une pancarte, une chaîne, une porte. Derrière, c'est le backcountry.
On ne franchit pas ces gates n'importe comment. Elles obéissent à des règles précises, et je les respecte à la lettre — j'ai détaillé comment fonctionnent les portes du backcountry de Niseko dans un article dédié. Ce matin, drapeau vert, conditions bonnes. On passe.
Le premier virage, je le laisse à chacun de le décrire à sa façon. Pour moi, c'est un plongeon. Le ski disparaît, la neige remonte à la taille, se soulève en gerbe devant le visage, et on respire un nuage. Aucun bruit sinon le froissement soyeux sous les spatules. On ne sent plus la pente, on flotte. En bas du premier champ, tout le monde s'arrête, hors d'haleine — pas d'effort, de rire. On se regarde. On repart.

Les bouleaux, les laps, le silence
Puis vient ma partie préférée de la journée : les arbres. À Hokkaidō, la forêt n'est pas un obstacle : c'est là qu'on va chercher la meilleure neige. Des bouleaux blancs espacés juste ce qu'il faut, des couloirs naturels entre les troncs, et une lumière filtrée, laiteuse, qui gomme les reliefs et vous berce. On slalome, on choisit sa ligne, on suit le copain devant qui disparaît puis réapparaît entre deux arbres.
Ces forêts, c'est un monde à part, et je leur ai consacré tout un article sur le tree-skiing dans les bouleaux parce qu'elles le méritent. En bas de chaque lap, on repose les peaux — pas une corvée, un moment. On remonte tranquillement, à son rythme, la trace bien tracée devant, à discuter à voix basse comme si on ne voulait pas déranger la forêt. Le souffle qui fume, le crissement de la neige sous les couteaux, et parfois un paquet de poudreuse qui tombe d'une branche dans un « plouf » feutré.

On enchaîne trois, quatre laps comme ça. Le compteur de dénivelé grimpe sans qu'on le remarque — sur une journée de safari, on tourne autour de 800 mètres de montée, mais découpés en tranches douces, entre les descentes, on ne les voit pas passer. On est bien.
Un déjeuner chaud, les joues rouges
Vers une heure, la faim se rappelle. On redescend vers un petit resto de montagne, on plante les skis dans la neige devant l'entrée, on tape des pieds pour se dépoussiérer. À l'intérieur, buée sur les vitres, odeur de bouillon.
Un bol de ramen fumant, ou un curry japonais bien épais, posé entre les mains gelées — il n'y a pas grand-chose de meilleur. On enlève les gants, on entoure le bol, on laisse la chaleur remonter dans les doigts. Autour de la table, les visages sont marqués par le froid, les joues rouges, les cheveux ébouriffés par les bonnets. Quelqu'un raconte sa chute du matin, celle où il a disparu tête la première dans un trou de poudreuse. On rit fort. C'est ça, aussi, une journée de safari freeride : ces trente minutes-là.

La lumière qui baisse, la dernière trace
L'après-midi a une couleur à lui. Vers trois heures, le ciel se teinte de rose et d'or, le soleil rasant accroche chaque cristal de neige et le domaine se met à scintiller. Le froid revient, plus mordant. Les jambes commencent à peser, mais on garde une dernière montée sous le coude — celle qu'on fait toujours un peu à contrecœur et qu'on ne regrette jamais.
Cette dernière descente, on la skie lentement, presque à regret. La lumière est basse, longue, elle dessine chaque bosse en relief doré. Le Yotei, en face, vire à l'orange puis au mauve. On s'arrête une dernière fois, en silence, pour le regarder. Personne ne veut être le premier à redescendre.
En petits groupes — jamais plus de six par guide, c'est une règle chez nous et ça change tout — on prend le temps. On n'est pas là pour cocher des kilomètres. On est là pour ces instants suspendus.
La vapeur de l'onsen, puis l'izakaya
Retour au logement quand la nuit tombe. Les affaires trempées finissent au séchage, et direction le bassin. L'onsen en fin de journée, c'est le contrepoint parfait à la neige : le corps glissé dans l'eau à quarante degrés pendant qu'il gèle à pierre fendre au-dessus, la vapeur qui monte en volutes, la neige qui tombe parfois directement dans le bassin et fond en touchant l'eau chaude. Les muscles se dénouent. On ne parle plus. C'est un rituel à part entière — j'en ai fait tout un article sur l'onsen du soir après le ski, tant il compte dans l'équilibre d'une journée ici.

Le soir, on ressort. Pas loin, une izakaya — ces auberges où l'on partage de petits plats, un verre de saké chaud, des yakitori grillés au comptoir. La salle est bruyante, joyeuse, éclairée aux lanternes. On refait la journée virage par virage, on planifie déjà celle de demain en scrutant les prévisions. La culture de ces soirées d'hiver fait partie du voyage autant que la neige : on ne skie pas seulement le Japon, on le vit.
Et demain ? Regardez par la fenêtre avant de dormir. S'il neige encore — et en cœur de saison, entre le 15 janvier et le 15 février, ça neige souvent — tout recommence. Une page blanche, un café, le Yotei qui se découvre, et une porte à franchir.
C'est ça, une journée de poudreuse à Hokkaidō. Pas une performance, pas une course au dénivelé. Un rythme. Le nôtre, en petit groupe, guidés depuis vingt ans, du réveil à l'izakaya.
Si cette journée vous a fait vous voir dedans, elle existe pour de vrai : le safari freeride de janvier à Hokkaidō se décline en formats de 7, 11 ou 15 jours. Découvrez le voyage ski aventure au Japon, ou écrivez-nous pour poser une option et parler des dates.



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