Skier au Spitzberg, là où l'ours règne encore
- Boris Malesset

- 25 juil.
- 6 min de lecture
Il était là, sur la banquise, à peut-être un kilomètre. Une tache crème sur le blanc, immobile, puis un mouvement lent le long d'un bord de glace. Depuis le pont de la Noorderlicht, une tasse de café refroidissant entre les mains, personne n'a parlé pendant une minute. On ne cherchait pas cette rencontre — on la recevait. L'ours polaire, chez lui, à sa distance, indifférent à notre goélette. C'est la première chose que j'ai envie de dire à qui me demande si le Spitzberg est dangereux : la première fois qu'on voit l'ours, on ne pense pas au danger. On pense à la chance qu'on a de skier ici.

Je m'appelle Boris Malesset, je vis du ski hors-piste depuis 2001 et j'ai mené cette expédition ski-voile au Svalbard. La question des ours, on me la pose à chaque fois, souvent avant même celle du niveau ou de la neige. Elle est légitime. Elle mérite une réponse honnête, ni enterrée ni dramatisée. Alors voilà comment ça se passe vraiment, jour après jour, quand on skie dans le seul désert blanc d'Europe où le grand prédateur blanc vit encore libre.
Un désert blanc où il règne encore
Le Spitzberg et ses îles forment le Svalbard, tout là-haut, au-delà du 78e parallèle nord. Un archipel que la carte oublie presque, tant on monte haut. En fin mai, le soleil ne se couche plus : il tourne bas sur l'horizon, la lumière reste rasante toute la nuit, et l'on skie sous ce soleil de minuit qui teinte la neige d'or et de rose pendant des heures.
Ici, l'homme n'a jamais vraiment pris le dessus. Quelques points habités, Longyearbyen, Ny-Ålesund, et pour le reste des fjords, des glaciers, des pentes qui plongent dans une mer noire. L'ours polaire y circule à l'état sauvage, sur la banquise et le long des côtes. On n'est pas venu le voir comme au zoo : c'est lui qui est chez lui, et nous de passage. Voilà ce qui rend le ski au Svalbard si différent d'ailleurs. On ne skie pas une station, ni même un massif : on est l'invité d'un territoire encore intact, où l'on mesure sa propre petitesse. L'Institut polaire norvégien, qui suit cette faune de près, documente à quel point cet équilibre est devenu rare sur la planète.

Le bateau choisit la route, la mer commande
Tout se joue à bord de la Noorderlicht. Une goélette à deux mâts construite en 1910, regréée en 1991, coque acier à l'étrave renforcée pour la glace. On y embarque douze skieurs au maximum — pas un de plus. Ce chiffre n'est pas un détail de confort : c'est ce qui permet de rester mobile, discret, et de décider vite.
Car au Svalbard, l'itinéraire ne se fixe pas d'avance sur un plan. Il se choisit par la mer, jour après jour, en lisant la glace, la météo et le terrain. Chaque matin, on jauge où la banquise s'est ouverte, où le vent a soufflé la neige, où les pentes tiennent. On débarque au pied des pentes, en zodiac, sur une zone qu'on a évaluée avant de poser un pied à terre. Ce n'est pas de l'improvisation : c'est l'inverse. On ne s'engage que sur des débarquements choisis en connaissance de cause. Et le premier critère de ce choix, avant même la neige, c'est ce que le bord a observé alentour.
Cette liberté du bateau nourrit aussi la sérénité de l'ensemble. Le camp de base flotte, se déplace, s'éloigne d'une zone qui ne nous plaît pas. On n'est jamais coincé.

La veille, discrète, pendant qu'on chausse
Hors des zones habitées, la réglementation du Svalbard — édictée par le Sysselmesteren, le Gouverneur de l'archipel — impose de prendre des précautions contre l'ours et de disposer d'un moyen de dissuasion. C'est la loi du lieu, et elle est saine. Elle ne dit pas « c'est dangereux, renoncez » ; elle dit « vous entrez chez un animal sauvage, comportez-vous en conséquence ».
Concrètement, ça ressemble à peu de chose et c'est rassurant justement pour ça. Quand on débarque, un professionnel expérimenté du terrain polaire tient une veille pendant qu'on chausse et qu'on s'organise. Le regard balaie l'horizon, les crêtes, les bords de glace. Il connaît les signes, il connaît les distances, il est équipé du moyen de dissuasion exigé par la règle. Je n'en fais pas un numéro de bravoure : dans les faits, cet équipement ne sert qu'à n'être jamais utilisé. Toute la compétence consiste à voir l'ours bien avant qu'il ne devienne un sujet — et à ajuster la journée, la zone, l'horaire, en amont.
C'est là que se joue la vraie sécurité : dans l'anticipation, la lecture du terrain, la connaissance des habitudes de l'animal. Les lignes directrices de sécurité de l'AECO, qui encadrent les opérations en Arctique, vont exactement dans ce sens : distance, observation, prévention. On ne cherche jamais l'ours. On skie en le sachant présent, et cette conscience-là ne pèse pas — elle structure la journée avec calme.

Et alors, la journée est tout entière au terrain
Une fois ces réflexes en place, il ne reste plus que le ski. Et le ski, au Svalbard, vaut le voyage.
Les journées font quatre à six heures de randonnée, peaux sous les skis, pour des dénivelés de 800 à près de 1 000 mètres. On monte en peaux le long d'échines qui dominent les fjords, on marque une pause au sommet face à un horizon qui n'appartient à personne, puis on bascule vers la mer. D'Isfjorden aux abords de Ny-Ålesund, chaque descente finit presque dans l'eau. La neige de fin mai, transformée par le soleil bas, offre ces virages amples et réguliers qu'on garde en mémoire longtemps.
Ce qui frappe le plus, au fond, c'est le silence. Pas de remontée mécanique, pas d'autre groupe sur la crête, pas un moteur. Juste le crissement des peaux, le souffle, et parfois, très loin, le claquement d'un bloc de glace qui se détache. La tête est entièrement au terrain, à la trace, à la ligne qu'on va prendre. L'ours, on le sait dans le paysage ; il n'occupe pas l'esprit. Voilà pourquoi sa présence rend le ski plus serein : parce qu'elle a été pensée en amont, elle libère l'attention pour ce qui compte, glisser.

Le soir, le grand silence et l'eau glacée
De retour à bord, le rituel arctique s'installe. Certains plongent dans l'eau glacée du fjord — quelques secondes hurlantes, une remontée sur le pont, et le sourire qui va avec. Le chef prépare le dîner, la lumière ne baisse pas, et la Noorderlicht dérive doucement vers la zone de ski du lendemain. Depuis le pont, on guette encore : le morse allongé sur une plaque de banquise, une silhouette claire au loin, le souffle d'une baleine qui déchire un instant le calme. On observe à distance, depuis la sécurité du bord. C'est ainsi qu'on veut croiser cette faune — jamais autrement.

C'est une expédition, au sens plein du terme. On s'y engage lucidement, on y trouve une nature comme il n'en reste presque plus. L'ours, dans tout ça, n'est pas un risque à conjurer : sa présence signe un monde encore sauvage, celui-là même qu'on est venu skier.
Pour la vue d'ensemble de cette traversée, la Noorderlicht et le déroulé complet, lisez le portrait de notre expédition ski-voile au Spitzberg. Et pour sentir le rythme d'une journée type, du pont au sommet et retour à la mer, notre récit d'une semaine à bord le raconte de l'intérieur.
À d'autres latitudes, la même philosophie de camp de base flottant nous mène le long des côtes du Groenland et parmi les sommets des Lofoten.
Si l'idée de skier au Svalbard vous habite déjà, découvrez le voyage ski-voile au Spitzberg, puis écrivez-nous : on posera une option ensemble et on regardera les dates.



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