Là où l'avion pose au bord de la banquise, le voilier attend
- Boris Malesset

- il y a 11 minutes
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La question tombe toujours au même moment, une fois passé le rêve de la première trace. Un client me regarde, l'œil brillant à l'idée du Spitzberg, puis fronce les sourcils : « Mais concrètement, Boris, on va comment là-bas ? C'est au bout du monde, non ? » Oui, c'est loin. Au-delà du 78e parallèle nord, sur l'une des dernières terres blanches de la planète. Et non, ce n'est pas compliqué. Deux vols depuis chez vous, et le quai de Longyearbyen s'ouvre devant vous, avec la goélette qui attend, amarrée, prête à larguer les amarres vers la glace.
C'est peut-être ça, le plus beau tour de passe-passe de cette expédition : la distance qu'on croyait être un mur devient la première marche de l'aventure.

Le dernier vol vers le nord
Tout commence par un vol ordinaire jusqu'en Norvège continentale. Oslo, le plus souvent. À partir de là, l'itinéraire change de nature. On embarque sur une liaison régulière — les compagnies norvégiennes desservent l'archipel toute l'année — et l'avion met le cap plein nord.
Depuis Oslo, comptez environ trois heures vingt de vol direct. Certaines liaisons font escale à Tromsø, la grande ville arctique norvégienne ; dans ce cas, ajoutez à peu près une heure. Et si vous partez de Tromsø même, le saut jusqu'au Svalbard ne prend qu'une heure quarante. Autant dire que rejoindre le Spitzberg tient de la formalité une fois qu'on a intégré la logique : un long-courrier vers la Norvège, un vol intérieur vers le grand large. Deux billets.
Ce que raconte mal une carte, c'est le moment où le paysage cède. Sous l'aile, la Norvège verte et découpée s'efface. La mer prend toute la place, gris ardoise, puis se met à charrier des plaques de glace. Et un jour de mai, ce dernier tronçon se fait en plein jour à des heures où, chez vous, il ferait nuit noire : on entre dans le pays du soleil de minuit, mais c'est une autre histoire — celle que je vous raconte dans l'article sur la lumière du Spitzberg.

Longyearbyen, la porte du blanc
L'avion se pose à Svalbard Airport, à cinq kilomètres de Longyearbyen. C'est l'aéroport régulier le plus septentrional de la planète : le dernier tarmac avant la banquise. On descend la passerelle et l'air vous saisit, sec et coupant, chargé d'une odeur de neige et de mer que je ne sais nommer qu'ainsi : le froid propre.
Longyearbyen est la principale localité de l'archipel, une poignée de maisons colorées serrées entre les montagnes et le fjord, dernier avant-poste habité avant des centaines de kilomètres de rien. C'est ici que l'expédition prend corps. Vous n'arrivez pas seul face à l'Arctique : à partir de l'atterrissage, tout est pris en charge, jusqu'au quai. Le transfert, les derniers réglages, la marche vers le port — on s'occupe de l'intendance pour que vous n'ayez qu'à lever les yeux.
Pour ceux qui aiment vérifier avant de partir, l'office de tourisme officiel du territoire, Visit Svalbard, tient à jour les informations pratiques pour se rendre sur l'archipel, et Avinor, l'exploitant de l'aéroport, détaille les liaisons. Le Svalbard reste par ailleurs un territoire réglementé, sous l'autorité du Gouverneur du Svalbard : c'est aussi ce qui en préserve le silence.

La passerelle de la Noorderlicht
Puis on la voit, au quai. La Noorderlicht, goélette à deux mâts, coque d'acier rouge à l'étrave renforcée pour mordre la glace. Elle a été construite en 1910, regréée en 1991, et elle porte son âge comme les vieux bateaux savent le faire : sans un gramme de tape-à-l'œil, tout en robustesse tranquille. Nous ne sommes jamais plus de douze skieurs à bord. C'est un choix, pas une contrainte de place : douze, c'est le nombre qui permet à chacun de trouver sa ligne, et à l'équipage de connaître chacun par son prénom au bout de deux jours.
On monte la passerelle, on pose son sac, on prend possession de sa couchette. Le moteur se met à pousser, sourd, et le quai commence à glisser. Les maisons rétrécissent. Longyearbyen devient une ligne colorée, puis un point, puis rien. Il ne reste que le fjord ouvert devant l'étrave et cette évidence qui vous prend au ventre : à partir de maintenant, c'est la mer qui décide de la route.
C'est le vrai basculement du voyage. On a laissé l'avion, la ville, les repères. La suite ne se lit plus sur un plan de vol mais sur la glace, la météo et le relief du jour.

La mer prend le relais du ski
Une fois les amarres larguées, l'itinéraire ne se fige jamais. Le bateau suit la neige. D'Isfjorden aux abords de Ny-Ålesund, on choisit chaque mouillage selon ce que la journée offre : là où la glace laisse passer, là où une pente descend jusqu'à la mer, là où le vent s'est calmé. C'est la liberté rare du ski-voile — le camp de base flotte et se déplace avec vous.
Chaque matin, on débarque au pied des pentes. La journée de ski se fait en autonomie : quatre à six heures de course, peaux sous les skis pour la montée en peaux, huit cents à près de mille mètres de dénivelé pour gagner un sommet qui plonge droit vers le fjord. Je ne vais pas vous détailler ici le rythme d'une semaine complète à bord — le récit du pont au sommet s'en charge mieux que ce paragraphe. Sachez seulement que la première trace, dans une neige que personne n'a touchée, avec le voilier en petit point noir sur la mer en contrebas, se passe de commentaires.

Le soir, on rentre à bord. Le chef a préparé le dîner, on se réchauffe, on refait la journée. Certains cèdent au rituel arctique — le plongeon dans l'eau glacée, deux secondes qui rincent toute la fatigue. Et il y a ce silence, immense, que je n'ai retrouvé nulle part ailleurs. Depuis le pont, on guette : un morse allongé sur un floe, une baleine dont on devine le souffle au loin, parfois une silhouette claire à l'horizon qu'on observe à distance, depuis la sécurité du bord. Rien qu'on cherche à approcher. Tout ce qu'on a la chance de voir passer.

Ce qui attend au bout des deux vols
Voilà ce que je réponds, désormais, à celui qui me demande comment on va « si loin ». On y va comme on va n'importe où : on prend un avion, puis un autre. Sauf qu'au bout, il n'y a pas un aéroport de plus, mais une goélette au quai, un fjord qui s'ouvre et des semaines de neige que personne n'a signées.
Cette bascule-là, on la vit ailleurs aussi, à d'autres latitudes : sur le voilier du Groenland ou face aux sommets des Lofoten qui plongent dans les fjords norvégiens. Mais le Spitzberg garde quelque chose d'à part — le sentiment d'aller au bout de la carte.
Si vous voulez la vue d'ensemble de cette expédition et de la vie à bord, commencez par le pilier ski-voile Svalbard. Et quand la question ne sera plus « comment on y va » mais « quand est-ce qu'on part », découvrez [l'expédition ski-voile au Svalbard](/ski-sailing-svalbard) et écrivez-nous : on pose une option et on regarde ensemble les dates.



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